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La dernière nuit du Raïs : Yasmina Khadra

La dernière nuit du Raïs : Yasmina Khadra

"La dernière nuit du Raïs" un roman dérangeant ! Dérangeant par sa lucidité, par sa distanciation avec le tyran.

Yasmina Khadra pénètre dans l'esprit de ce dirigeant. Il choisit de manière lucide la dernière nuit de liberté de Mouammar Kadhafi avant son lynchage.

 

Le lecteur entre, comme dans un conte, dans le roman. Un "Je" évoque son passé dans le désert. Un homme racontant ses souvenirs d'enfant auprès d'une famille de Bédouin. Soudain le ton est donné : la force d'un homme de pouvoir déserte cette image bucolique et le décor se noircit.

 

L'auteur superpose des images poétiques voire idéalisées d'un homme puissant réduit inexorablement à l'abdication. Il arpente avec finesse les raisons profondes de sa chute. Deux notions combattent dans cet esprit despotique : l'adoration de son peuple et la peur de celui-ci. Yasmina Khadra reconnaît que cet homme puissant se croyait béni des dieux et qu'une Voix l'accompagnait dans ses plus profonds cauchemars. Kadhafi tuait pour un mauvais regard, pour une contradiction...Les seuls qui pouvaient émettre une objection étaient ses fils dont certains mourront dans sa chute.

Le lecteur constate aussi la volonté de Mouammar Kadhafi de mourrir en martyr.

 

Ce roman raconte la dernière nuit de lutte d'un tyran en Libye. Mouammar Kadhafi raconte dans un monologue intérieur sa traversée du désert. Celui-ci est entouré d'une garde personnelle qui lutte pour le garder en vie. Ces hommes de l'ombre idolâtrent leur "frère Guide" tout en se méfiant de ses accès de violence. La rébellion fait rage autour de l'école délabrée, bombardée où est retranché le fugitif. Les militaires qui le protègent élaborent de nombreux stratagèmes pour évacuer leur maître. les insurgés se rapprochent dangereusement de leur planque. La seule issue reste la fuite mais leur tentative échoue. Les véhicules sont bombardés, ses gardes tués. Kadhafi quitte sa voiture blindée et court désorienté dans les rues de Syrte. Il est découvert dans une canalisation éventrée. Kadhafi est violenté et tué d'une balle.

Il tend un doigt vers la fenêtre :

- Que se passe-t-il là, dehors, Raïs ? Que sont ces tapages ? Des sérénades ?

Il se rue sur la fenêtre, martèle du doigt les tentures masquant les carreaux :

- Qu'entendez-vous, Raïs?

- Que suis-je censé entendre, abruti?

- Un autre son de cloche. D'autres chants que les flagorneries de vos lèches-bottes et les rapports sirupeux de vos états-majors. Fini les bobards, les "tout baigne" et les "tout va bien, madame la marquise". Dehors, il y a un peuple en colère...

- Dehors, il y a Al-Qaïda...

Confiance ?

Cet attrape-nigaud !

J'ai aboli ce mot vénéneux de mon vocabulaire avant d'apprendre à marcher. La confiance est une petite mort. Il me fallait me méfier de tout, en particulier des plus fidèles de mes fidèles car ils sont les mieux renseignés sur mes failles. Pour garantir ma longévité, je ne me limitais pas à squatter les esprits ni à corrompre les consciences - j'étais prêt à exécuter mon jumeau pour tenir à distance ma fratrie.

Mes dissidents se sont trahis ; le peuple, lui, m'a trahi.

Si c'était à refaire, j'exterminerais la moitié de la nation. J'en enfermerais une partie dans des camps pour l'initier au travail jusqu'à ce qu'elle meure à la tâche et je pendrais le reste sur la voie publique pour l'exemple. Staline n'avait-il pas hanté le sommeil des bons et des mauvais, des grands et des petits ? Il est mort dans son lit, couvert de lauriers, et son peuple l'a pleuré à se noyer dans ses larmes. Le syndrome de Stockholm est l'unique recette qui marche avec les nations fourbes.

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