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Chanson douce : Leïla Slimani

Chanson douce : Leïla Slimani

  Entrons dans le fait divers sans préambule, sans mise en garde: la mort d'un bébé et la souffrance d'une fille qui succombe, assène le premier opercut.

  De cette scène tragique découle la mise en perspective d'une vie de famille sans heurts. Madame a décidé de débuter son activité d'avocate après des années de vie comblée de mère au foyer. Cette image de la femme, éduquant ses enfants, s'ébranle et se rompt à la naissance de son deuxième enfant. Dans un désir de survie, elle et son époux décident de prendre une nounou. Ils suivent de nombreux conseils quant au meilleur choix à adopter dans cette difficile décision. 

 Le choix est fixé et la relation avec la nounou se développe dans un climat serein. Celle-ci accapare une grande place dans cette famille jusqu'au jour du drame.

 

 A travers cette horreur, Leïla Slimani dépeint notre société avec une justesse fine. Son écriture serpente dans les esprits concernant notre rapport à l'éducation. Des questionnements inondent notre ressenti : faisons-nous le bon choix en confiant nos enfants?, à qui devons-nous les confier ? Mais aussi faut-il redéfinir notre rapport à l'autre et à l'argent ?

Néanmoins, cette auteure rivalise d'imagination et n'échafaude pas de jugement et ne guide pas son lecteur dans un choix ou un autre. Elle dissèque un moment vie. Elle pose un diagnostic clinique sur ses personnages. Elle reste en retrait, utilisant le point de vue externe. Le fait divers est décrit sans affect et les raisons de ce massacre sont disséquées au fil de cette relation naissante et envahissante.

 

Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu'il n'avait pas souffert. On l'a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s'est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous. Dans l'ambulance qui la transportait à l'hôpital, elle était agitée, secouée de convulsions. Les yeux exorbités, elle semblait chercher l'air. Sa gorge s'était emplie de sang. Ses poumons étaient perforés et sa tête avait violemment heurté la commode bleue.

Stéphanie avait disparu. Toute sa vie, elle avait eu l'impression de gêner. Sa présence dérangeait Jacques, ses rires réveillaient les enfants que Louise gardait. Ses grosses cuisses, son profil lourd s'écrasaient contre le mur, dans le couloir étroit, pour laisser passer les autres. Elle craignait de bloquer le passage, de se faire bousculer, d'encombrer une chaise dont quelqu'un d'autre voudrait. Quand elle parlait, elle s'exprimait mal. Elle riait et on s'en offensait, si innocent que fût son rire. Elle avait fini par développer un don pour l'invisible et logiquement, sans éclats, sans prévenir, comme si elle y était évidemment destinée, elle avait disparu.

Une haine monte en elle. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. Elle est absorbée dans un rêve triste et confus. Hantée par l'impression d'avoir trop vu, trop entendu de l'intimité des autres, d'une intimité à laquelle elle n'a jamais eu droit. Elle n'a jamais eu de chambre à elle.

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