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Le Livre des Baltimore : Joël Dicker

Le Livre des Baltimore : Joël Dicker

Abandonnons l'intrigue d'un meurtre d'adolescente de 15 ans pour pénétrer dans un drame familial finement construit.

Markus Goldman, un écrivain reconnu, en panne d'inspiration se rapproche de la maison de son oncle Saul, esseulé et portant le triste drame de sa famille.

A travers une vieille photo jaunie représentant le Gang des Baltimore, Markus replonge dans son passé avec le seul espoir de le comprendre. Markus de Montclair est fasciné par sa famille de Baltimore qui symbolise la réussite américaine avec un grand R. Son oncle possède des maisons magnifiques en bordure de l'océan, conduit des voitures sublimes, sa femme est remarquable et Hillel, un cousin parfait. Ils adopteront Woody, un enfant en chute libre. La Famille carte postale idéalisée par un enfant issu de classe moyen et humilié par son niveau social.

Cette image rêvée se fissure à la suite d'un drame familial. Mais lequel?

 

Impossible de vous révéler ce drame sans dévoiler le mystère de cette famille trop parfaite!

 

Joël Dicker amène son lecteur dans un conflit social récurrent et inéluctable : l'image de la famille idéalisée et celle de la famille standardisée au sein d'une fratrie.

L'image de la réussite accule le narrateur à mépriser ses parents qui lui ont offert un avenir prometteur et une vision réelle du monde. Durant tout le roman, le lecteur sent cette humiliation de différence sociale qui transpire dans cette admiration sans limite des Goldman de Baltimore.

Ce récit ressemble à une enquête: celle de la vérité sur les illusions du passé. C'est une construction à travers une destruction. Tuer le père serait trop réducteur mais assimilable à ce récit. Markus tue son oncle, plutôt le drame tue son père de substitution.

 

Ne cherchez pas de rebondissements trop extravagants, le but de l'auteur est de nous donner encore une fois sa vision des classes sociales aux Etats-Unis. Laissez-vous transporter dans un univers américain différent au coeur de la famille.

 

Les personnages ressemblent à vos propres cousins avec cette union indissoluble qui vous permet de franchir tous les obstacles de la vie. Ils sont vos confidents qui comprennent vos angoisses, qui vous défendent face à l'adversité. Leurs descriptions et les situations vécues accentuent la crédibilité de leur lien.

 

Méfiez-vous des images d'Epinal, elles révèlent parfois des belles illusions!

 

 

 

Le mélange des Montclair et des Baltimore était pour moi le révélateur du profond fossé qui scindait mes deux vies: l'une officielle, un Goldman-De-Montclair, et l'autre confidentielle, un Goldman-de -Baltimore. De mon deuxième prénom, Philip, je gardais la première lettre et inscrivais sur mes cahiers d'école et de devoirs Marcus P.Goldman. Puis je rajoutais une rondeur au P qui devenait un Marcus B. Goldman. J'étais le P qui devenait parfois un B. Et la vie, comme pour me donner raison, me jouait des drôles de tours: seul à Baltimore, je me sentais l'un des leurs. En arpentant le quartier avec Hillel et Woody, les agents de la patrouille nous saluaient et nous appelaient par nos prénoms. Mais quand je me rendais avec mes parents à Baltimore pour fêter Thanksgiving, je me souviens de la honte qui me parcourait au moment de franchir les premières rues d'Oak Park à bord de notre vieille voiture, sur le pare-chocs de laquelle il était inscrit que nous n'appartenions pas à la dynastie des Goldman d'ici. Si nous croisions une patrouille de sécurité, je faisais le signe secret des initiés, et ma mère, qui ne comprenait rien me réprimandait : "Mais Markie, veux-tu bien cesser de faire l'imbécile et de faire des signes stupides à cet agent."

- Allons, ne soyez pas triste, mon petit Goldman. Dans vingt ans les gens ne liront plus. C'est comme ça. Ils seront trop occupés à faire les zozos sur leurs téléphones portables. Vous savez, Goldman, l'édition c'est fini. Les enfants de vos enfants regarderont les livres avec la même curiosité que nous regardons les hiéroglyphes des pharaons. Ils vous diront: "Grand-père, à quoi servaient les livres?" et vous leur répondrez :"A rêver. Ou à couper des arbres, je ne sais plus." A ce moment-là, il sera trop tard pour se réveiller : la débilité de l'humanité aura atteint son seuil critique et nous nous entretuerons à cause de notre bêtise congénitale (ce qui d'ailleurs est déjà plus ou moins le cas). L'avenir n'est plus dans les livres, Goldman.

Cette année-là, il me sembla que la qualité du repas de Thanksgiving était supérieure aux autres années. Oncle Saul avait rajeuni. Tante Anita avait embelli. Etait-ce la réalité, ou étais-je beaucoup trop occupé à tous les admirer pour réaliser que les Baltimore étaient en train de se désintégrer? Mon oncle, ma tante, mes deux cousins : je les croyaient en perpétuelle ascension, ils étaient en pleine chute. Je ne le compris que des années plus tard. Malgré tout ce que j'avais imaginé pour eux, lorsque mes cousins retourneraient à Baltimore après nos années universitaires, ce ne serait pas pour être un ténor du barreau et la vedette des Ravens.

Comment aurais-je pu imaginer ce qui allait leur arriver?

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A ce stade de la nuit: Maylis de Kerangal

A ce stade de la nuit: Maylis de Kerangal

 Lampedusa , un nom qui raisonne dans nos esprits et qui hante la nuit de la narratrice. Le flot continu des informations retransmises à la radio emplit la cuisine de cette femme assise devant une tasse de café froid. L'air est saturé de ce drame.

 Elle s’amarre à ce naufrage de migrants et divague sur des films qui ont marqué sa vie. Ses pensées s'accrochent à l'image de Burt Lancaster, héros du Guépard de Visconti. Puis celle-ci disparaît au profil de Frank Perry dans Swimmer.

 A travers cette divagation nocturne, Maylis de Kerangal sonde les travers de l'inhospitalité de la société européenne.

 Par le biais d'un nom propre "Lampedusa", l'écrivaine affronte la réalité dure, froide. Elle fait un état des lieux d'un naufrage. Elle débute par le drame en annonçant avec retenu le nombre de morts et son imprécision (comme un journaliste confronté au choc mais qui ne doit rien laisser transparaitre), puis se raccroche à des images sécurisantes du film ou des références littéraires.

 Dans ses méditations, Maylis de Kerangal explique par l'entremise de ses références culturelles une vision tragique et réelle de l'intégration des migrants.

 Le lecteur est pris d’assaut par ce drame et ne peut quitter les divagations de la narratrice.

 Le ton n'est pas larmoyant. Malgré les pensées de la narratrice, qui semblent, au premier abord, futiles, se révèlent précieuses dans la compréhension de notre époque.

Plus tard, bercée, je me suis endormie et j'ai rêvé sur ces songlines qui résorbent l'ADN d'un clan, jouant comme des noms propres: ligne de chant figurant un parcours terrestre, récit mythique ou poème de remémoration, ces psalmodies cartographiques décrivent une identité. Appartenir au clan, c'est connaître et transmettre le chant de l'ancêtre, c'est actualiser et léguer la mémoire d'un parcours singulier; appartenir au clan, c'est chanter son paysage.

Quand je quitte l'île à la fin du séjour quelque chose me déchire, une forme de nostalgie, et quand j'y reviens, j'ai le sentiment de rallier un lieu qui est le mien, où je suis chez moi quand pourtant j'y suis une étrangère - qui est peut-être le mien précisément parce que j'y suis arrivée comme une étrangère, exactement comme j'arrive dans un livre.

Certains s'en étaient sortis, c'est vrai. Plus vigoureux que d'autres, en meilleure santé, ils avaient survécu. Et ceux de l'île, isolés et pauvres eux-mêmes, les avaient recueillis, une couverture sur les épaules, un abri, un repas : ils avaient hébergé ces étrangers, plus pauvres que pauvres, ces êtres qui n'avaient plus rien et ne pouvaient plus prononcer leur nom; ils les avaient relevés et l'humanité entière avec eux. Hospitalité.

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